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            On peut pas dire que j’avais eu de la chance en amour. Si durant toute mon adolescence, j’avais jamais eu de béguin pour les ploucs boutonneux et les fils à papa qui justement à quinze ans s’habillaient comme s’ils en avaient quarante, tout avait été quand même chamboulé en terminale. Moi qui avais toujours eu horreur du côté littéraire que je trouvais tiré par les cheveux, chaque fois que j’entrais dans la salle de philo, ça faisait « boum-boum-boum » dans ma tête et j’avais compris au bout de quelques semaines que c’était l’écho de mon cœur. J’étais donc capable d’aimer. Et attention, pas de n’importe qui messieurs-dames ! De monsieur R. le trentenaire ! Donc, pendant plusieurs années, j’étais restée raide dingue de ce prof, même s’il était roux, qu’il portait des imperméables beiges serrés à la taille, qu’il avait deux gosses et une haleine dégueulasse qu’ont les gens après avoir bu du café.

            Puis, ma petite vie étant ce qu’elle est, j’avais augmenté le niveau, quitté ma province pour venir crécher à Paris. Officiellement, c’était pour les études. Mais en vrai, à vous je peux le dire, j’étais persuadée que quelque chose de grand allait m’arriver : l’accomplissement d’un rêve quelconque et l’amour. J’avais pas prévu que ces deux choses allaient être beaucoup plus difficiles à réaliser qu’un déménagement.

Oh, l’amour, j’ai cru qu’il se pointait directement à ma porte. Un écrivain-prof-politique, la trentaine aussi, beau gosse, surtout beau bagout. Niaise comme j’étais, j’avais tout cru, j’avais tout donné et c’est lui qui m’avait bouffée toute crue, moelle et os, corps et âme. Il voulait juste tirer son coup avec une pucelle. L’enfoiré. Quand j’y pense, j’ai bien fait d’hurler d’effroi quand il a sorti sa quéquette perdue dans les bouclettes de poils. Dégueulasse.

            N’empêche que j’avais eu du mal à m’en remettre. Finalement, les hommes de la capitale étaient aussi nazes qu’ailleurs, sauf qu’il y en avait encore plus. J’avais donc décidé de faire une présélection pour ne plus me faire avoir, et pour cela, m’inscrire sur des sites de rencontres. A fuir ! Fuir comme la peste ! Entre un violeur, un schizophrène, des dizaines d’indécis, des centaines d’abrutis, des milliers de gros baiseurs, j’avais été plus souvent déçue qu’heureuse. Où est-ce qu’il se cachait l’amour ? Est-ce qu’il existait encore d’ailleurs ? Les hommes en connaissaient-ils la définition ? Ohé ! Les mots « amour », « unique », « fidélité », « mariage », on peut les supprimer du dictionnaire, ils ne sont plus utilisés, ils n’existent même plus, c’est juste pour faire rêver les filles comme les fées et les licornes. Stop !

 

            J’en étais là de mes aventures, certifiant que j’étais plus heureuse quand je savais pas encore ce que ça faisait d’avoir quelqu’un dans la peau, quand j’ai rencontré L. (le prénom a été volontairement changé pour des soucis dont tout le monde se fout puisque tout le monde va deviner de qui il s’agit). Je venais d’être engagée dans une entreprise. L. était l’un de mes collègues. Dès le premier jour, j’ai senti qu’il y avait quelque chose avec lui et que ça ne venait pas que de mon côté. L. était « passe partout ». Ni beau ni laid, mais j’attribuerais une mention spéciale à son cul tout rond, bien mis en évidence chaque jour dans un nouveau costume, tendu sur la « bête » et à ses grands yeux de biche. On s’était plu tout de suite, le courant passait grave bien, nos corps étaient conducteurs. Une semaine après, on avait pris un verre ensemble. On s’était embrassé à s’en étouffer tout en se pelotant les fesses dans un coin désert de la gare de Lyon, comme des gosses qui peuvent pas faire ça chez eux parce que leurs parents sont là à épier derrière la porte (alors que nous avions chacun notre propre studio). Mais c’était pas ça le problème, c’est juste que lui et moi, on cherchait une histoire sérieuse, on voulait vraiment que la notre en devienne une.

On avait donc continué à se voir, chez l’un, chez l’autre, le désir de plus en plus tendu comme un string. String qui avait fini par terre : à l’inverse du drapeau blanc qu’on brandit, c’était le signe de notre capitulation à la sagesse. Le pied total. Moi qui croyais connaître les hommes, je devenais aussi naïve, débile et enjouée qu’une ado « normale » que je n’étais plus. Au fond, je savais rien et j’avais rien vécu, rien connu que des baisers façon tambour de machine à laver et de la baise typique finie en trois coups de reins sur un canapé-lit. L. m’avait appris à rouler des pelles tout en mâchouillant du chewing-gum et à faire l’amour, coincés à l’arrière d’une voiture. Et personne pouvait deviner à quel point ces petits riens avaient fait battre mon cœur plus que jamais. C’était différent, donc c’était forcément bon signe. Du moins c’est ce que j’espérais ; ce que s’était imaginé mon cerveau de débile profonde derrière ma frange ridicule que je tripotais dès que je stressais ou réfléchissais, c’est-à-dire H24.

[à suivre…]

 

A.D. Guemps, le 10/9/2015.

 

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