Comment Albert rencontra Louise.

 

$_35

            Le moteur tourne encore pour que l’habitacle de la camionnette ne se refroidisse pas. Parce que ces hommes détestent le froid qui est une atteinte à leur grandeur. Parce que ces hommes détestent de manière globale tout ce qui les contrarie.

Albert, resté seul, décharné, les doigts comme des baguettes tordues de noisetier s’agrippant au volant pour éviter qu’elles ne trahissent sa peur viscérale d’un tremblement, n’entend pas le ronflement de la carcasse garée au milieu de nulle part, au bord d’une forêt, le long d’une route de campagne peu empruntée. Le bruit de son cœur, le son du sang dansant autour de sa cervelle abrutissent tellement ses tympans que tout écho extérieur à lui-même, à cet instant précis, n’existe pas.

Ce moment en or, c’est la deuxième fois qu’il y a droit. Mais la première… C’était une chance qu’il soit encore en vie… Si l’on pouvait appeler cela vivre. Et pour combien de temps ? Qu’est-ce qui le tuerait en premier ? La torture ? La faim ? La maladie ? La folie ? L’état de proie, de jouet, dans lequel on l’avait poussé à coups de bottes ?

            Poser le pour et le contre. Pas le temps. Penser ou agir. Choisir. A ce moment, Albert n’est plus un homme. Il est ce qu’on veut qu’il soit : une bête traquée, poussée par l’instinct de fuite, de survie. Les pulsations cardiaques raisonnent jusque dans ses os, comme la détonation de tirs de canons, en continu ; pas d’une vitesse exagérée, mais avec une force qu’il a peu connue.

Son pied devient boulet sur la pédale d’accélérateur, sa main droite se décroche pour se souder à la boîte de vitesses, jamais le fourgon n’a fait une telle embardée, il semble presque que le feu va rugir du pot d’échappement.

            Mais ça, Albert ne l’entend pas non plus. Parce qu’il est loin déjà et que sa gorge vomit un hurlement inconscient et profond, un cri de victoire et de liberté, celui de l’homme qui vient d’échapper à un massacre, qui a berné le diable, qui croit soudainement revenir à la vie après avoir été des mois durant sur les genoux de la Mort, le couteau sous la gorge.

L’adrénaline fait pétiller un éclair dans ses prunelles grises et bientôt, c’est son rire qui crépite dans l’habitacle : il ne les a pas vus, trop tétanisé pour tourner son regard vers les vitres, pourtant il imagine sans peine les deux Allemands qu’il devait conduire à la frontière française, ces deux cons accroupis, l’uniforme kaki aux chevilles, en train de chier cul nu dans la neige assez récente, qui n’a pas encore fondu dans les fourrés, sans arme, sans moyen de communiquer, sans rien, seul le vide entre leurs oreilles et autour d’eux, vociférant dans leur langue hachée, le poing en l’air et le second tenant leurs culottes, enragés d’avoir été dupés par une sous race, par un Juif, qui vient de leur échapper.

 

Incipit de Totenbaum, manuscrit en cours, Athénaïs Debove.